Nous ne voulons pas un paysage, nous désirons un terrain vague.
Ne rien dire d’autre, ce serait court comme propos curatorial. Pas de statement, pas de théorie, mais du désir. Cesser d’argumenter sur la raison d’être des oeuvres mais simplement vouloir leur présence, là. Quel espace reste-t-il vraiment pour ça ? Nous savons bien qu’ils sont rares les endroits où l’art n’a pas à se justifier. Nous les voyons reculer dans les marges et parfois disparaître en silence. Comme celleux qui font vivre la Tôlerie et les lieux qui lui ressemblent, nous chérissons ces espaces libres et nous les rêvons encore, en essayant de ne pas trop jouer les héros.
Terrain vague, no man’s land, zone blanche, wasteland, dent creuse… désignent des espaces sans désignation, des phénomènes urbains “jugés trop vagues ou trop complexes pour figurer sur une carte”2. Ni construit, ni cultivé, le terrain vague est le lieu du encore rien ou du toujours provisoire, laissé à l’écart du projet de la ville fonctionnelle et productive. Associé à la construction des grands ensembles en périphérie de celle-ci, il ne dessine pas un paysage mais une zone, ne se contemple pas depuis un point de vue unique (dominant) mais se traverse dans tous les sens. C’est l’anti-vedute. Ainsi apparaît-il au cinéma, chez Marcel Carné3 (juste avant Pasolini), ce vide entre les HLM, comme la possibilité de fuir la prison familiale et le système éducatif, pour une première génération d’enfants malades de l’échec du modernisme. C’est alors l’espace du désoeuvrement et de la bagarre mais aussi des sexualités troubles, l’endroit où se croisent les bandes de jeunes, les crève-la-faim, les dealers, les graffeurs… En littérature, c’est l’éden des flâneur·euses, la tradition romantique se perpétuant dans l’anthropologie contemporaine où il est encore le lieu d’émotions esthétiques intenses, de la rencontre avec le déchet magnifique et l’expérience de la perplexité4. Dernière contrée des significations absentes.
Tous·tes les artistes de Blick se méfient de l’appareil hyper-signifiant du capitalisme5. Leurs oeuvres agencent des signes qui s’obstinent à ne pas formuler de message, jusqu’à revendiquer leur opacité dans ces effets de transparence, jeux de répétition et de vraies évidences. C’est ce qu’il leur reste de l’héritage de l’art minimal. Traversées de fictions et chargées d’affects, elles finissent souvent par admettre aux regards attentifs qu’elles ne sont que ça, (un tube, un truc vide rempli de matière) ce qui n’enlève rien de leur sensualité bizarre. Aussi ont-elles en commun d’assembler des matériaux pauvres (le plus coûteux restant les bombes de peinture – si toutefois elles étaient achetées), premier prix ou déchets issus d’un circuit extra-court. Toutes ou presque procèdent de gestes simples, dénués de savoir-faire et plus ou moins régressifs, des choses qu’on aurait presque pu faire enfant6. Est-ce un hasard si l’exposition qui voulait ressembler à un terrain vague un peu ballardien pourrait aussi bien figurer une version zombie d’un open space pour employé·es d’une industrie créative (tables Ikéa, néons, mood boards) ?
1 “regard” en allemand est le titre d’une sculpture d’Iza Genzken (1987)
2 Philippe Vasset, Un livre blanc, récit avec cartes, Fayard, 2007
3 Marcel Carné, Terrain vague, 1960
4 Voir Jacques Réda, Les ruines de Paris, 1977
5 Pepo Salazar Lacruz, Reinforcement of good responses (coférence), 2023
6 Jean-Charles de Quillacq, Mes mains dans tes chaussures, n.d.



